(Poignée ferme, mais un peu moite, grands yeux marrons frangés de longs cils, qui cherchent son regard, et s’y accrochent, désespérément)
« - Vous avez trouvé facilement ?
- Il suffisait de suivre les flèches… (sourire un peu pâle, qui vient aux secours des grands cils noirs)
- Les flèches ? Mais je n’ai fait paraître aucune annonce, moi !
- Il suffit de savoir lire entre vos lignes…Vous avez un parcours super balisé.
- C’est le mot, oui, dit-elle en prenant place derrière son bureau. Je ne sais juste pas où les poser ( rire de cheval, elle balance la tête d’avant en arrière, d’un air entendu. Il lève un sourcil interrogateur pendant que le cheval piaffe, un ange passe dans une caravane)…
-…mes balises !, s’esclaffe-t-elle dans un rire d’arriérée. Allez-y, installez-vous…Alors, d’abord, je vous présente l’entreprise, et le poste, et ensuite, vous vous présentez, dans la forme que vous souhaitez : expériences, formations, centre d’intérêts…D’accord ?
Elle attaque d’une voix monocorde la ribambelle de conneries plus ou moins apprises, le regard suspendu au dessus de lui, pour bien lui faire comprendre qu’elle ne cherche à convaincre personne, surtout pas lui, et qu’elle n’est convaincue par personne, et ne s’apprête pas à l’être par lui (elle se venge, ainsi, des désillusions, et des morsures de la vie).
- Jeune femme (on peut dire jeune, hein, vu que pas encore quarante ans, et tant pis pour mes congénères), grande, pas tout à fait blonde, plus ou moins mince, fine, maladroite, élégante. Depuis 14 ans sur le marché, je suis une entreprise florissante (1 enfant), mais ardue à entreprendre (non mariée), qui a su mener sa barque dans les méandres de la jungle de la vie (elle note dans un gribouillis complètement illisible pour un autre qu’elle-même, c’est sa grande fierté !, de penser à changer une phrase aussi conne : une barque dans la jungle, n’importe quoi). Leader dans le domaine de la création, des emmerdes, et des grands sentiments . Je recherche un homme qui sache bricoler, qui aime tous les films d’Alfred Hitckock, qui ne ronfle pas, qui soit un peu plus grand que moi, mais pas trop, qui aime les jeux de société comme moi, mais pas trop non plus, pour qu’on ne fasse pas que ça, et les soirées amis, avec Munster ships et whisky coke, bof, moi je suis plutôt café, sinon j’aime les longues promenades sur la côté, je déteste les endives, les broccolis, sauf cuits, Marc levy me fait vomir, le bleu et le vert sont mes couleurs préférées, mais pas pour les fringues, ni comme déco d’intérieur, je suis une femme « desesperate housewives, mais pas dans le sens désespérée, hein, non, c’est le téléfilm, je veux un homme qui sache m’écouter et me comprendre, qui me résiste mais pas trop, A vous ! », conclut-elle avec soulagement en plongeant son regard dans le sien. Parlez-moi de votre dernière expérience. Je vois « CDI chez Y., oct. 02 à aujourd’hui »… ? Vous êtes encore en poste ?
- Oui …non ! c’est tout frais ! je n’ai pas eu le temps de refaire mon CV.
- Démission ou licenciement ?
- Démission.
- Sans avoir trouvé un autre poste ? Compliments ! Courageux ! Ou complètement insensé ?...Qu’est-ce qui vous a pris de démissionner ?
- Le besoin de respirer. De me retrouver…Je m’étais un peu égaré, voyez-vous…
- Egaré ? Vous non plus, vous ne savez pas où poser vos balises ? (elle rit d’elle-même, et de lui-même son rire se tarit). Pourtant, je lis : ex très jolie, cultivée, charmante. Pas de tare congénitale, pas de stérilité détectée. Un accord de goûts (en littérature, notamment), des amis, des sorties, une maison en banlieue, et un petit pied à terre au bord de la mer. Pas d’emprunts démesurés, pas de scènes, de disputes…un bonheur sans fautes, en somme…
- C’est bien là le problème…
Elle relève le nez en même temps que les lunettes, profondément intriguée.
- Pas de fautes.. .de goût, notamment. Une vie lisse. Le grand ennemi de la vie, c’est le bon goût, non ?
Il s’aperçoit qu’elle ne comprend rien. Alors, il se cale plus confortablement :
- J’ai fait un peu le tour de la fonction, vous savez…
- De la fonction ou de l’entreprise ?
- Des deux.
- Qu’est-ce qui vous attire chez nous ?
- La nouveauté, peut-être…
- Sûrement. Alors, quoi ? Vous ne vous entendiez plus avec votre patron ?
- Ce n’était pas mon patron, c’était mon associée.
Elle plisse les yeux d’assouvissement : bravo ! le petit n’est pas tombé dans le piège ! Elle note : Partage des risques et des responsabilités.
- Avez-vous déjà fait un enfant ?
- Euh, non, la chose ne s’est pas présentée.
- En 4 ans ?...
- Mais je me suis marié, hein !
(ah : durée du préavis : doublé. + risques juridiques. Bref, ribambelle d’emmerdes. A peser, ma grande, à peser)
- Mais…Vous savez en faire ?...
- Oui ! oui !, je crois ! Il n’y a pas de raison…ce ne doit pas être très compliqué…
- OK. Vous me déroulez vos expériences ?
- Quelques CDD, petits boulots d’intérim…
- Du remplacement, ou du surcroît d’activité ?
- Remplacement uniquement, hélas…Congé maternité…
-Là, je vois, CDI chez O : jusqu’au fin août : qu’est-ce qu’il s’est passé ?
- Nous avons mis au contrat fin d’un commun accord…
(gribouillis rageur : ok : licencié.)
- Qu’est-ce qu’il se passait ?
- La routine ; non, en fait, elle m’a trompé.
- Et chez J.?
- Je suis parti chercher un paquet de clopes…
- ...et vous n'êtes jamais revenu...hin-hin, je vois....
- Licencié pour abandon de poste.
- Vos hobbies ?
- Accessoirement, je suis pigiste, chez Piggier.
- Vous avez des questions ?
- Le poste que vous proposez : c’est une création?
Elle éclate de rire:
- Bien sûr que non ! J’ai un enfant, je vous le rappelle…
Puis, suspicieuse, soudain, elle s’avance vers lui, se couche littéralement sur le bureau, en relevant ses lunettes :
- Vous ne vous êtes pas renseigné sur l’entreprise ?
Il pâlit, déglutit difficilement. Son regard se perd, au-delà d’elle.
- Si. Si. Sur l’essentiel. Mais un bébé…vous auriez pu le faire toute seule, non ? Ne m’avez-vous pas dit que vous êtes une business woman ?
- Oui, mais bon, le concept est un peu dépassé, non ?
Elle rit encore (décidément trop mignon):
- Non, c’est pour un remplacement. En CDI, attention !, s’empresse-t-elle d’ajouter, pour le rassurer. Période d’essai de 3 mois, renouvelable éventuellement, bien entendu…
- Bien entendu, enfonce-t-il en même temps que le menton, dans son pull marine. Et celui que je remplace ?...
- …Il a fait son temps…Vous savez ce que c’est hein…il n’est plus bon sur le marché, fait-elle dans un rire nerveux.
Il la dévisage pendant quelques secondes, en triturant ses longues mains.
- Mais...il le sait?....
Elle allonge les jambes, nerveusement, pour les replier aussitôt en rencontrant les siennes.
- Non-non-non! Vous savez comment c'est, hein...Le coup du lapin dans les phares...C'est le dernier à s'apercevoir...
-...qu'il va se faire écrabouiller?....Ah.
Il la regarde drôlement, tout à coup, et elle sent que l’entretien prend un sale tour. (Se ressaisir, Nom de Dieu ! C’est qui qui mène, hein ?)
- Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que vous êtes celui qu’il nous faut ? (parfait, ça, ça replace dans le contexte)
Le pull sourit. Sourire éblouissant de canines tout à coup très affûtées (le vatout de l’innocence ?)
- Embauchez-moi, et je saurais vous le prouver !
- Bon, sans rire, jeune-homme.
- J’aime Musset…
- OK…
- J’ai lu 4 fois Belle du Seigneur…
- Ben vous voyez que vous vous êtes renseigné sur l’entreprise! Faites pas votre timide, allez, et déballez-moi le grand jeu !
- Comme je dis toujours, il faut se donner les moyens de réussir !, assène-t-il dans un grand sourire frangé (de cils, ce n’est pas sa bouche, chez lui, qui rit, mais ses yeux). J’aime Egon Schiele, aussi, mais pas ses nus.
- Nobody is parfait. Bon, puisque nous sommes dans vos formations…Vous savez cuisiner ? Vous faites la vaisselle, vous repassez?
Il s’agite sur sa chaise, commence à perdre patience.
- C’est un amoureux ou une femme de ménage que vous cherchez ?
- Ahh! La polyvalence! La polyvalence, mon petit monsieur! Le 2 en 1! L'amoureux transi, mais un peu cruel...
- Un peu...mais pas trop, hein?...
- Pardon?
- Oui, apparemment, votre truc, c'est la nuance....Tout est dans le "mais pas trop", avec vous...Juste?!
- Juste!, l'inonda-t-elle de son sourire. Donc, l'amoureux, capable de nous accueillir, sanglé dans un petit tablier avec des groseilles, qui se mue en bête de sexe la nuit venue. Il faut rester dans le coup!, si je puis m'permettre (hu-hu-hu, osé, quand même! N'allons pas trop vite, il pourrait croire qu'on va signer). Alors qu’est-ce que vous savez faire ?
Regard furieux, barré de cils très très ombrageux, il relève un menton tremblant, bravache, malgré tout, de ce défi téméraire que l’on appelle panache.
- L’amour.
Petit flottement, qu’elle balaye d’une geste de main.
- Oui, bon, ça c’est le pré-requis indispensable, non ? La condition non négociable, mon petit chéri (très bien, ça, le coup du petit chéri, un peu condescendant, certes, mais ça a le mérite de le remettre à sa place, ce blanc bec avec ses sales regards frais barrés de pudeur émouvante, qui donnent tout le temps l’air de la juger)
- Chacun se dit bon amant, mais fol qui s’y repose. Rien n’est plus commun que le nom, rien n’est plus rare que la chose…
- Oui, oui, oui…les poètes, vous savez…A part ça, qu’est-ce que vous savez faire d’autre ?
- Aimer.
Là, amis lecteurs, la moutarde commence sérieusement à lui monter au nez (à elle, qui l’a un peu fort, un peu brillant, et qu’il faudrait repoudrer).
- C’est tout ?
Il la regarde, il tremble un peu. De timidité ? De colère ?:
- Quoi d’autre ?
- Je sais pas, moi. Changer une roue, jouer au foot, planter des clous, poser du placo, abattre des murs, contracter des emprunts à la banque, jouer au poker, mentir, lire l’Equipe, inviter des potes le samedi soir, faire des blagues sur les blondes, acheter et vendre des trucs sur E-bay, fustiger la guerre, le travail clandestin, la faim dans le monde, boursicoter, un truc un peu bankable, quoi…Bon…3 qualités, 3 défauts, et plus vite que ça !
- Je suis ouvert, j’aime les gens…
- Oui, oui, c’est ce qu’ils disent tous….Pas très original tout ça…
- Je veux un amour qui ne se trompe pas . je veux faire des serments qui ne se violent pas..
- …C’est pas du Musset, ça ?
- Oui. « On ne badine pas avec l’amour »…
- Bon, ça va, on sait que vous avez lu Musset. Pas la peine d’en faire des tonnes, non plus !...Alors : idéaliste, donc ! Ca ne paye pas les factures…C’est tout ?
- Quoi, c’est tout ?
- C’est tout, vous ? Ouvert, idéaliste, rêveur ? Pas très emballant, tout ça…
- Ben oui, mais en même temps, j’croyais qu’fallait déballer, pas emballer…
- Et qu’est-ce que vous croyez que vous foutez là ? QUI êtes-vous, mon p’tit gars ?
(Se ressaisir, quitter cet air outré, se reposer délicatement dans le siège, doucement, avec des airs raffinés, genre affirmé. Ne pas levé les yeux vers pull marine et regard de palmier, se concentrer sur les feuilles…)
- Qui voulez-vous que je sois ?
- Je sais pas moi, un mec, un vrai : drôle, frimeur, enjôleur, un peu hâbleur ; cynique, cruel et vulnérable, aussi ; courageux et timide ; tendre et sensuel…Ce qu’on lit dans les romans, merde !
(Et voilà : tentative de reprendre un peu d’aplomb : ratée. De quoi j’ai l’air, mon Dieu ! Pas grave, boucler l’entretien, et l’envoyer se faire prendre ailleurs. Jeune con, va !...Putain…mais c’est quoi, là, aux commissures de ses cils ?...Ah ! Non ! Pas ça ! )
- J’avais le choix entre devenir un gros ringard en costard-cravate, qui se tape en cinq à sept une connasse de sa boîte, et qui rentre à 20h tous les soirs…J’aurais eu 1 enfant ¾, que j’aurais élevé entre Gulli et les Savane Brossard, j’aurais bavé sur Duchmoll, qui a un gros 4X4, parce que ça vaut trente plaques, j’aurais dit regarder Arte, en matant en douce la Méthode Cauet, et tous les jours que l’homme fait, j’aurais bouffé ma vie par ses deux bouts édulcorés…désolé…
(Bon, qu’est-ce que je fais ? Si je lui tends les Kleenex, il va me les envoyer à la gueule, y a qu’à voir ses épaules, la tension de ses bras…Empathie, ma grande, empathie…)
Elle joint les deux mains sous son menton, penche un peu la tête, par compassion, et murmure d’une voix écorchante de douceur :
- Vous vous êtes un peu perdu, pas vrai ?
- J’ai préféré une autre voie…Mes parents m’avaient prévenu, pourtant, que ça risquait d’être une voie de garage…l’artiste idéaliste et rêveur…
- Hin hin, en effet, peu de débouchés…Vous regrettez ?...Bon…
Elle réunit ses feuillets, se prépare à le congédier, semble hésiter, jette un « Et sinon, vous avez postulé ailleurs ? », juste pour la forme. Et la réponse tombe, aussi aiguisée qu’un couperet.
- Non. Mais j’ai eu des propositions.
- Ah ? (regain d’intérêt. Elle repose les feuilles bien à plat) :
- Où ça ?
Il rit, longuement, en la regardant par-dessous ses cils.
- Vous savez, le marché de l’emploi n’est plus ce qu’il était…Je crois que, pour ma part, j’ai plus d’offre que de demandes…Question de profil, assurément.
Il relève la tête, les mèches brunes lui balayent effrontemment le visage, qu’il a doux comme celui d’un ange.
- Ne vous en déplaise, mademoiselle (Non, mais, je rêve : il vient de peser intentionnellement sur ce mot, ou quoi ?....Alors, c’est vrai ? Ce petit con à la gueule d’ange, qui se tient tout ramassé dans son pull effrangé dix fois trop grand pour lui, ce petit chéri, donc, suscite l’intérêt : l’ a forcément des qualités, et pas question qu’une Daphnée me fauche l’herbe sous le pied !Changement de tactique : on s’adapte au marché concurrentiel.)
- Ah, là ! Là ! Si je puis vous donner conseil, il ne faut rien précipiter, ne pas succomber trop vite à l’appel des sirènes (foutue Daphnée !), et savoir raison garder…Je vous ai parlé de nos atouts ? Bon climat social, autonomie et grande liberté accordée aux collaborateurs (boîtes aux lettres séparées ; emploi du temps libre ; 7 semaines de CP), avantages sociaux importants : internet illimité, grande maison avec chambre d’amis; fellation à la demande….
- Et Mozart ?
Elle le regarde, éberluée :
- Quoi : Mozart ?
C’est lui, maintenant, qui a croisé les mains sur ses genoux, et il la regarde d’un air…d’un air…cillé !!! (l’enfoiré) :
- Vous connaissez ?
Elle frappe le poing sur le bureau, comme sur un buzzer :
- La Petite Musique de Nuit !
- Oui, entre autres…
- La Marche Turque !!!
- OK, OK... (ses longues mains d’artistes le protègent, élevées contre elle pour calmer son agitation) :
- Vous aimez ?
- Je connais !!! Mais vous savez, Mozart, c’est un peu toujours la même chanson, hein…(rire de cheval très spirituel), et moi, la musique sans parole…
Il se lève, récupère sa veste, dédaigne la main qu’elle lui tend:
- Je ne suis pas assez qualifié, je crois.
Elle passe du rouge ou blanc.
- Voilà, dit-elle d’une voix blanche (forcément).
- Pardonnez-moi de vous avoir fait perdre votre temps…
Il sort, dans un froissement de mèches brunes, et elle, elle reste assise.
De longues minutes.
Dans le fond de son siège.
Elle pense.
Puis elle arrache le feutre rouge du joli pot à crayon barriolé, et barre le CV d’un « prétentions trop élevées » rageur. Elle pose la tête dans ses mains, et s’effondre sur son bureau.
En pleurs.
3. rozam Le 25/06/2008 à 18:14
2. Minna Le 27/05/2008 à 00:58
1. Yael Le 25/05/2008 à 21:41
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