Entretien de fin d'année

X se tortille sur sa chaise. Il semble un peu nerveux, voire mal à l’aise. Etonnant, pour un grand ponte. D’une docte main, il rassemble les feuillets devant lui, les tapote, les déplie, puis les rassemble encore. Visage grave, mains jointes en doigts arc-boutés les uns contre les autres, comme s’il préfigurait, par ce geste, notre futur combat ; menton baissé, il me lorgne derrière la barre de ses sourcils rassemblés.

« Bien Bien Bien… », s’échauffe la relève de demain, « Comme tu le sais, ce n’est pas moi qui t’aie fait passer ton entretien de fin d'année. Mais j’ai assisté au Bilan des Hommes, et…je m’associe aux décisions ». Quel courage ! Il est là, à me guetter dans mon silence, et il SENT, le grand ponte tellement grand que je n’ai même pas accès à son dossier personnel, il SENT que je l’emmerderai.

Alors, il attaque, avec la mansuétude que confère le pouvoir, le pouvoir de tenir la vie de quelqu’un à la pointe de sa langue : « L’année dernière, tu étais « débutante »…. , et me donne d’un air révérant la sanctification de mon année : « Cette année, nous te passons « occupante ». Silence. Œillade furtive sous son armée de sourcils, il attend quelque chose. Que je me jette par terre en pleurant de joie, trop heureuse de ce signe de reconnaissance qui transcende le simple fait de mon travail, qui s’étend, comme un adoubement, à ma personne toute entière ? J’esquisse un début de sourire, et j’attends.

 

Alors, il compulse, fébrile, le « Book Bilan des Hommes 2007 », sur la page de garde duquel l’assistante région a bien marqué les majuscules du « B » et du « H », pour en montrer toute l’importance intrinsèque, où toute la vie  des managers commerce, gestion, ressources humaines de la région est regroupée.

Il tombe enfin sur la mienne, de vie : 32.6 ans, vie marit., 2.75 ans ancienneté fonction ; 4.2 ans ancienneté société, conjoint :commerçant, 1 enfant à charge: Oscar (M) ;  niveau études : bac +5.

Sur la mienne, d’année de travail, résumée là, sur un verso de feuille A4, avec ma pomme à côté, une pomme méga sunshine Ultra Bright qui dévore la photo, et qui clame effrontément le bonheur fabuleux de travailler dans une telle enseigne, sur l’air du répondeur de François Pignon dans Le dîner de Cons : « Ah ! Qu’est-ce qu’elle est bien, Minna Therele, qu’est-ce qu’elle est bien, chez ALBOITEL ! »

 

Il passe furtivement sur les 8 items de ma fonction, lit scrupuleusement chaque croix marquée selon qu’elle est dans « débutant », « occupant », « maîtrisant », ou « expert ». Lit la conclusion qu’un autre a écrite pour lui. Me parle de mes « axes de progrès » (on ne parle pas de « défauts » ou de « lacunes », chez ALBOITEL, non, non, non, on se situe plus dans les « axes de progrès », moins définitif, moins brutal, qui a la particularité géniale de nous replonger dans notre tâche illico :« Au boulot ! Et qu’ça saute ! »). Me parle de John Wayne. Dont j’ai la particularité, si je comprends bien la métaphore, de tirer sans avoir pris le temps de la réflexion. De dire toutes les choses qui me passent par la tête.

« - Sans réfléchir… ? », risque-je.

Il s’empresse d’atténuer la sentence, trop heureux de faire le magnanime :

« - Ah ! Non ! J’ai à faire à une personne intelligente, sur laquelle je peux me reposer…en droit social, notamment. Oui, oui Oui. ».

Il parle de moi comme d’une autre, et je regarde froidement l’ombre de celle qu’il me dépeint.

«- Mais ce que nous aurons à travailler…C’est cette rapidité dans la réaction verbale…Parfois, je suis stupéfait par ce que tu dis…Tu comprends ? »

Non.

« - Nous aurons à transformer cette intégrité...ce romantisme, qui est absolu…pour le tourner en …sentimentalité, qui elle, l’est moins… 

- Je ne veux pas changer  ma personnalité: ma sensibilité est ma faille…mais c’est ma force aussi…Je ne veux pas renier cette intégrité dont tu me parles… »

De là s’en suit un gribouillis sur une feuille A4, vierge, celle-là. Un cercle. Entouré d’un autre. Et entouré d’un autre encore, sensés figurer toute ma petite personne. Sur le verso d’une feuille A4, encore. Super, ce verso et l’autre recto de tout-à-l’heure associés, ça y est ! Je suis une feuille à part entière. Fantastique !

D’une flèche de stylo vengeresse, il perce l’amas des cercles de surface, et touche mon noyau. J’ai l’impression d’être dans un pub pour Tonyglandil. « Ce n’est pas ça qu’il faut changer », et il rature son trait. « Mais bien ça », et de la pointe de son stylo, il touche mon enveloppe charnelle, le premier cercle, la couche artificielle, et m’écorche la peau. « Voilà ce que nous avons à travailler. Moi je dis, j’affirme, que l’on peut changer le comportement de quelqu’un ».

Il s’apprête à me congédier, dehors, dehors, petite salariée, semble se raviser. Sort d’une vaste pochette couleur lie-de-vin LA feuille de ma récompense, de tous les efforts de l’année écoulée, et je devine sur cette feuille, les toutes petites lignes de police Arial taille 6 (tant de renseignements à faire tenir sur un format paysage) qui vont sanctifier de manière trébuchante toutes les heures supp à passer sur l’analyse de docs divers et variés, sur la réalisation de PERSONELTEL, mon bébé, mon journal interne. Toutes ses heures passées, aussi, à relier, jusqu’à 1 heure du matin, ces satanés books de bilan machin-chose ou d’objectifs bidules ou de rendez-vous de saisons, car la valeur du travail d’un cadre, chez ALBOITEL, se compte en kilos de bouquins ; des pages et des pages d’arbres coupés qui, sitôt les rendez-vous passés, finiront, au mieux, abandonnés dans une armoire ; au pire, dans la machine à broyer. Oui. 15 books de 150 pages en moyenne, pour chaque rendez-vous. Multiplié par le nombre de rendez-vous et de sites…voilà qui n’est pas très écologique pour une entreprise citoyenne, actrice sur l’environnement.

Donc, j’en reviens à ses heures données à mon entreprise, volées à mon temps libre, à ma famille, les jours où j’étais soit-disant en « repos » à finir mes « Objectifs » ; ces heures pendues au téléphone avec un manager alors que je suis chez moi, sensée « me reposer », à essayer de résoudre un problème existentiel que je suis seule à pouvoir résoudre, d’ailleurs, puisque responsable Ressources Humaines je suis, et sensée me dévouer corps, coeur et âme à ma satanée entreprise.

 

« - Nous avons donc décidé de récompenser ce passage de NIVEAU par une revalorisation de… », il rechausse ses lunettes, éloigne la feuille en plissant les yeux, figurant ainsi qu’il cherche à découvrir la somme mirifique qu’il connaît déjà, me jette un coup d’œil furtif, « .. de 82 euros et 6 centimes, très exactement… ». Œillade furtive, à nouveau. Il déchausse ses lunettes, les replie, méthodique et satisfait, réunit ses feuilles, les palpe, les repose. Parfaitement alignées. Se racle un peu la gorge, gigote sur sa chaise, guette ma réaction.

Silence.

Il tend un peu le cou, les yeux suspendus à ce qui va sortir de ma bouche. Il a la tête qu’il doit avoir, après avoir fait sa p’tite affaire à madame, et son œillade lardée c’est : « Alors…Heureuse ? »

« - Hin-hin »

Mais encore ? semblent demander son cou tendu, et ses petites lunettes posées sur le bout de son nez.

« - Alors, puisque qu’il faut que je laisse ma sensibilité de côté…soyons rationnels : j’ai 80 euros, pour un changement de niveau, alors que l’année dernière, j’ai eu 110 euros en restant « débutante »… ? »

Hmm…Raclement de gorge à nouveau.

« - Euh…Il serait inutile de ma part d’essayer de noyer le poisson…puisque tu vas être au courant de toutes les augmentations de tes collègues, au Comité de Direction…puisque tu les saisis », conclut-il en manière d’excuse. « Il est vrai que…c’est…euh…oui, c’est assez irrationel…Mais…euh..bon

- Hin-hin »

Silence à nouveau.

« - Mais ce qu’il faut que tu saches, Minna », dit-il en appuyant mon prénom d’un petit remontage de lunettes, « c’est qu’il a été question de…ton ancienne fonction de manager…et, d’après ce que j’ai pu comprendre sans qu’« ils » entrent dans le détail…parce que tu vois, ils sont restés très pudiques…c’est que ça a été « chaud » à une époque…Et ça, tu ne peux l’ignorer… »

Je ferme les yeux. « Ils ».

Le mot est lâché.

Le « Ils » des bilans des hommes et qui désigne le vaste cercles des Directeurs de Site. Leur « ils », c’est le « on » de « on est un con et n’a pas de visage ».

Le terme qu’on lâche quand on n’a plus d’autre issue. Le « ils » rassembleur derrière lequel l’individu se cache, selon le précepte que le nombre fait la force ; le « ils » anonyme, qui préfigure et affirme la puissance unanime du groupe, face à l'individu. Le "Ils" des forceurs de ronds à rentrer dans des boîtes carrées. Le "Ils" de la machine à emboutir, en quelque sorte.

J’ouvre les yeux.

« A une époque ». Il y a un an et demi. Depuis, j’ai changé de fonction. Et mes prouesses ont bien été saluées, non ? Puisque j’ai été récompensée par une augmentation l’année dernière ? Qu’est-ce que c’est que cette entreprise qui écrit dans son plan de management et l’affiche partout que « L’homme est au cœur de l’entreprise », et qu’  « Il a le droit à l’erreur » ? Ce petit trait de fiel me fait songer à cette phrase de Robert Sabatier : « un pardon sans oubli est une vengeance sournoise ». Oui, une erreur, si tant est que cette erreur d’aiguillage me soit entièrement due, une erreur donc sans oubli, est une vengeance bien sournoise, ou un prétexte bien grossier pour me faire avaler leur couleuvre…

 

 

Commentaires (4)

4. Minna Le 16/06/2008 à 22:42

Gagné, Yael, gagné!!!Smiley

...euh...Un porte-clefs, ça ira?

3. Yael Le 16/06/2008 à 19:20

Je me doutais que ce n'était pas en rapport avec LO... sinon tu l'aurais appelé André, non ? Smiley
Quant au troisième prénom, à vue de nez (et à la lecture de ta fic) j'aurais dit Solal mais je peux me tromper.

2. Minna Le 15/06/2008 à 22:35

Merci, Yael! Tu sais,c'était pas le DRH, c'était mon directeur, le directeur du site, en fait...
Et, non, je n'ai pas appelé mon fils "Oscar", tout comme je ne m'appelle pas Minna, tu t'en doutes!Smiley
Par contre, c'est son 2è prénom, mais rien à voir avec LO: c'est parce que j'adore ce prénom.
Et son 3è prénom, bah, tu dois le deviner, n'est-ce pas? C'est celui d'un des perso qui me hantent dans la littérature française...Smiley

1. Yael Le 15/06/2008 à 22:06

Comment écrire un texte sur un coup de latte (oserais-je dire un coup de p...) de sa hiérarchie ?
J'aime beaucoup. C'est très caustique. On imagine très bien le type des ressources humaines avec son petit air condescendant.
J'ai beaucoup ri sur la description de l'air béat que tu affiches sur la photo.
C'est amer, ironique et intelligent.

Question idiote : tu as appelé ton fils Oscar ?
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Dernière mise à jour de cette page le 11/06/2008

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